mon journal du 17 octobre
Belle matinée à Saulzoir avec des élus du Solesmois autour de multiples questions sur la façon d'en faire découvrir, valoriser et connaitre le territoire. J'apprends des mots et à travers eux une histoire singulière, riche ; j'ai ouvert une page spéciale de mon cahier pour les inscrire au fur et à mesure. Mulquinier, le tisseur de lin, l'époque faste du Solesmois, les toiles de lin d'ici exportées dans le monde, les cours, royautés et principautés. La période faste, créatrice. "Pendant plusieurs siècles le tissage a été l'activité principale du village de Quiévy. Ces artisans ruraux passaient 10 à 14 heures par jour à pousser la navette de leur outil de travail. Les petites pièces mouchoirs, torchons étaient souvent le travail des enfants et des femmes, la fabrication des draps, linons, baptiste, plus pénible, était réservée aux hommes (source: http://geneadavoine.pages perso-orange.fr/les_mulquiniers.htm)".
J'ai toujours admiré les populations qui, bien que ne bénéficiant pourtant d'aucune considération particulière, développent un art singulier. Je ne suis guère étonnée finalement d'apprendre ça du Solesmois. Depuis mon arrivée, je suis impressionnée par la beauté des lieux, maisons, fermes, architecture. Pas un jour sans que je m'arrête, estomaquée par un bâtiment, une cour, une ferme. Plus j'emprunte les ruelles à l'écart, les voyettes, autre nouveau mot, plus je tombe sur des splendeurs. Une noblesse rurale. D'autant plus impressionnante qu'elle est très homogène, quasi générale. Et elle ne me semble pas possible sans que les gens qui ont siècle après siècle transmis cette qualité, n'aient su et voulu ce qu'ils faisaient. L'architecture peut certes être expliquée par des phénomènes climatiques, géologiques (matière du bâti), économiques, elle reste avant tout le signe d'une image de soi, de la trace qu'on va laisser, de la façon dont on désire intégrer durablement ce que l'on est dans le paysage. La qualité du regard intérieur sur ce patrimoine qu'on va laisser, après soi.
Alors, devant la qualité et beauté de ce patrimoine, me vient la question suivante, qui fut débattue ce matin ; d'où vient cette impression que pour les gens d'ici et d'aujourd'hui, finalement, ils n'ont pas un trésor entre les mains. La réponse commune est "on vit ici, on ne le voit plus". Est-ce vraiment ça? Je viens d'une région également très belle, où les maisons simples ou riches témoignent aussi de cette intelligence et de cet art patrimonial, d'autant plus admirable qu'il est partagé par tous. Et nous avons beau y vivre, nous le voyons toujours, nous le savons, je dirais même nous nous en régalons. Pourquoi cette différence? On me répond finalement : nous avons été jugés comme d'un pays sans intérêt, sans importance, voire inférieur à d'autres dans bien des domaines. Nous avons fini par intégrer ce regard mal-veillant, ce regard qui voit mal.
Alors en effet cette mésestime peut s'avérer contaminante. Entraîner une non mise en valeur. Pourquoi mettre en valeur quelque chose qui n'en aurait pas.. Alors qu'au contraire, outre la beauté du bâti, je goûte de plus en plus à ce poétique du Solesmois qui me semble aussi assez généralisé, un cours d'eau longé de rives bombées d'herbes, deux bancs simples, un saule, un pont et sa ferronerie. Rien jamais de tape à l'oeil. Mais une qualité offerte au regard, plutôt douce, assez soyeuse. De quoi aimer sans une fois me lasser, partir au gré des petites routes, rentrer le regard heureux. Ne serait-ce pas une des meilleures choses qu'un "pays" ait à offrir que d'en revenir avec des regards heureux...